PSYCHANALYSE YETU n° 58 – Clinique et formes d’assujettissement, septembre 2026
Freud a ouvert la voie en accréditant le triptyque névrose, psychose, perversion. Pour autant le repérage de ces trois entités ne va pas de soi. Macalpine et Hunter, par exemple, tiennent le peintre Haizmann pour schizophrène et non pour hystérique. Lacan lui-même hésite sur l’Homme aux loups, et nombre de ses élèves le disent psychotique. Ainsi de suite. En amont de ces flottements, une première tâche est de jauger le bienfondé d’une telle tripartition. L’essaimage doctrinal consécutif à la mort de Lacan a donné lieu à plusieurs révisions : effacement de la coupure névrose-psychose, édiction d’un nouveau sujet, individuation de l’autisme, pour ne retenir que les tendances majeures. Il faut donc, une fois de plus, remettre sur le métier l’ouvrage.
Cependant, deuxième tâche, reste que ces formes d’assujettissement (préférons ce terme, habilité par Lacan, à celui plus vague de « structures »), si elles détourent un périmètre pertinent, ne donnent pas la clé de la gravitation du sujet, et ne peuvent pas plus prédire si ce sujet sera à même de conclure, de façon satisfaisante, son analyse. Satisfaisante, c’est-à-dire permettant le dépôt du moi par l’assomption du symptôme, hors jouissance phallique (plus prudemment : par la mise à plat du phallus).
En ce lieu, s’ébauche un débat : la thèse lacanienne de la forclusion du Nom-du-Père, pourrait laisser accroire que ce Nom est une réponse de l’Autre. Freud, sur ce point, éclaire Lacan, en distinguant deux modalités de la perte, refoulement ou démenti, tout en soulignant que perte il y a.
Névrose ou psychose, il y a de l’incurable. Dès lors, la perte qui concerne la psychose est-elle, et comment, inscriptible dans cet incurable ?
Pierre Bruno
PSYCHANALYSE YETU n° 59 – Transfert et cruauté, mars 2027
Lacan rappelait que « l’analyste est celui qui est capable de penser ce qu’il fait », nous convoquant ainsi à relever le gant de l’acte toujours en puissance d’impossible. L’axe d’une analyse est le transfert supporté par la présence réelle de l’analyste auquel l’analysant, grâce à l’amour de transfert, suppose un savoir sur son être. Ce montage permet – c’est son miracle – que la réalité sexuelle de l’inconscient s’actualise dans la cure. Le transfert est une tromperie qui tombe juste, il est l’envers d’une manipulation ou d’une emprise, pas de surmoi, ni de sadisme caché. Pour autant l’analyste doit assumer la tromperie du transfert contrairement à Socrate qui refuse de la porter concernant Agathon.
Il y a un savoir-faire avec le transfert que l’analyste doit donc penser y compris dans sa geste « cruelle ». Tout commence par le cadre de la cure qui mobilise la frustration : la durée, le coût, les coupures pour que se mette en place un mode de travail qui ne doit rien à l’intersubjectivité. Si l’analyste est à la bonne place, c’est-à-dire décalé de l’empathie de l’axe imaginaire, sans l’abus du pouvoir que permet le symbolique – et s’il a lui-même aperçu sa propre méchanceté, il sera en mesure de supporter la cruauté de son acte qui concerne son tranchant et non l’analyste. Supporter d’activer à bon escient cette part cruelle, sans s’effrayer, vise à dénuder le réel, délesté un moment de l’imaginaire et du symbolique, c’est-à-dire sans voile.
Encore faut-il s’entendre sur la cruauté qui n’est pas la férocité. Ce que démontre, en contrepoint de l’acte de l’analyste, les saillies féroces de certains hommes d’esprit au service de leur narcissisme triomphant à l’encontre de l’autre. Le fait de faire souffrir est habituellement considéré comme cruel ; mais permettre à un analysant de rencontrer sa propre méchanceté n’a pas de prix car sans cet aperçu, elle n’en resterait pas moins active. Lacan reprochait à Sade de ne pas avoir été assez voisin de sa propre méchanceté pour y rencontrer son prochain.
En conséquence Sade méconnaît l’espace de sa jouissance et restaure un Dieu maléfique.
Au cours de la cure, le tranchant de l’interprétation opère une coupure « à crue » de l’image de soi, pour qu’apparaisse ce qui est voilé dans le rapport du désir à la loi via la jouissance. Nous ne sommes pas programmés, à cause du langage, à supporter la vérité de la jouissance. Si l’analyste, au-delà des illusions imaginaires, vise le réel du sujet hors sens, il fait le pari que son dit portera au- delà du sens, pari qui, hors transfert, serait risqué.
Dans cette configuration unique du transfert, et grâce à sa « touche de cruauté », vont pouvoir se jouer le tragique et le comique de chaque existence.
Isabelle Morin
PSYCHANALYSE YETU n° 60 – ACTING OUT, septembre 2027
Posons que l’acting out témoigne d’une gélification de l’objet dans une signification. Le réel qu’il indexe est inchiffrable par l’inconscient. Zéro place pour l’interprétation. Lacan en a isolé un paradigme. Ayant vérifié que son analysant ne pompait pas ainsi qu’il s’en accusait, Ernst Kriss lui a rendu impossible d’interroger ce qui cherchait à se dire ainsi. A la place, plusieurs années durant, à la sortie de ses séances, il est allé lire un menu sur lequel figurait un plat de cervelle fraîche, matière grise donnée à consommer. Qu’il s’agisse de lecture et non de nutrition préserve sans doute quelque chose du rapport à la vérité que la reprise en analyse restaurera.
Par-là Lacan a distingué définitivement l’acting out et le passage à l’acte. L’un, quasi maniaquement, perd de vue l’objet quand l’autre, traversée sauvage du fantasme, cherche à le rejoindre.
Plusieurs questions dès lors.
Lacan pose la psychanalyse comme l’équivalent du retour dans le réel de la castration que le discours Capitaliste forclot, là où l’acting out signe une neutralisation de l’acte analytique. Pourtant Rank, Ferenczi, qui le traduisent par « expérience de vivre en dehors », en feront le principe de la méthode active. A leur suite les psychothérapies ne participent-elles pas de la gélification de l’objet, désactivant la protestation du sujet que le symptôme indexe ?
Quel fil ténu sépare cette « expérience » de la « mise à ciel ouvert » psychotique, et la gélification de l’objet de la forclusion de la castration ?
Pour qui se laisse suggestionner par le Discours Capitaliste, l’inconscient demeure hors prise transférentielle (confusion du plus de jouir et de la plus-value). Se peut-il que ce lien social condamne à un acting out généralisé ?
Est-il possible d’accueillir l’acting out et de regagner la capacité d’acte ? Il y va non seulement de la restauration des conditions d’existence de la psychanalyse, mais, avec et à côté de la résistance poétique, de la viabilité de notre monde.
Marie-Jean Sauret